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Le choix des reines

 

"J'ai décidé de raconter ce qui s'est passé après l'hiver de 1852 parce que, pour la seconde fois en moins de 70 ans, notre village vient de perdre tous ses hommes sans exception. Le dernier est mort le jour de l'Armistice, le 11 novembre dernier."

Quand elle meurt en 1925, à l'âge de quatre-vingt-dix ans, Violette Ailhaud laisse une enveloppe avec volonté qu'elle ne soit ouverte par le notaire qu'à l'été 1952. Le manuscrit qu'elle contient doit être confié à l'aînée de ses descendantes ayant entre quinze et trente ans. Pas de ses descendant·es. Une femme, exclusivement.

En 1919, à quatre-vingt-quatre ans, d'une plume inventive et audacieuse, Violette raconte. Après le coup d'état de 1851, la France en état d'urgence purge ses moindres hameaux de leurs républicains. Pas républicain·es. Les hommes, seulement.

Au Saule Mort, dans les Alpes de Hautes-Provence, les femmes n'en verront plus un pendant presque deux ans. Personne ne monte plus chez elles. Seules, elles sèment, moissonnent, s'occupent des enfants. Seules, elles traversent les nuits de solitude ardente. Seules, elles n'ont aucun espoir de procréer.

Seules aux rênes du village. Et reines.

À dix-sept ans, Violette rêve devant la montagne de Lure qui pour elle ressemble "à une main d'homme au repos". "Les soirs où le Mistral nous a enivrées tout le jour bien plus que notre vin, cette main s'approche tant que je crois la sentir se poser sur mon ventre vide et brûlant." Les autres partagent le même sort.

Alors ces jeunes femmes concluent un pacte. Si un homme vient jusque-là, un seul, elles le partageront. Il sera celui de toutes.

Et un homme, un jour, arrive.

Celle qu'il va aimer, loyale, au petit matin lui confiera le pacte qui la lie aux autres. C'est Violette. Elle vient de découvrir le fleuve Amour. Déjà, elle doit en libérer le cours. Déjà, risquer de le voir se tarir.

Ce bref récit est une splendeur. En près de cent ans, il n'a rien perdu de sa rutilance volcanique. Aussi intense que bref, aussi goûteux que poignant, aussi libre qu'intelligent. Il a pour titre "L'homme semence".

L'adaptation cinématographique réalisée par Marine Francen n'est pas moins envoûtante. Belle photographie, justesse du ton, force des silences, "Le semeur" passe en salle en ce moment. Pas dans beaucoup de salles. Ne vous en privez pas.

 

Marie Volta - Novembre 2017

 

L’homme semence, Violette Ailhaud, éditions Parole

Le semeur, réalisation Marine Francen / Bande annonce

 

Article 14 © La Petite Marguerite

Image du film "Le Semeur"

Image du film "Le Semeur"

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